Qu’est-ce que l’architecture d’entreprise ? Réponse aux décideurs

1 Comment

Résumé : L’architecture d’entreprise est un moyen de réaliser des économies importantes, tout en augmentant les chances de succès de l’entreprise.

Introduction

Commençons par une analogie. J’ai fait réaliser une extension de ma maison. Les travaux ont été confiés à une grande entreprise, spécialiste des constructions standard. C’est  donc le genre d’entreprise qui est supposée avoir optimisé ses coûts grâce à une conception industrielle maîtrisée. Le chantier, comme presque toujours – semble-t-il – dans le BTP, a connu divers déboires et retards. Le niveau a été établi trop bas, sans respecter les plans. Ces plans se sont révélés, d’ailleurs, incohérents et nous en avons connu pas moins de quatre versions. Il est apparu qu’à aucun moment un architecte n’avait été impliqué dans le projet, les plans étant dessinés par un technicien installé sur la Côte d’Azur, ne communiquant que par téléphone et fax ! Le chantier a été arrêté pendant plus de six mois et il a fallu détruire la dalle supérieure.

Cette entreprise a-t-elle réalisé des économies en se passant des services d’un architecte ? Non seulement il lui a fallu détruire une partie de ce qu’elle avait construit, couler deux fois les dalles et déplacer jusqu’au directeur d’agence pour trouver une solution, mais encore l’état visible de la maison pendant six mois a ruiné toute crédibilité de l’entreprise dans le quartier.

Ce genre de mésaventure n’arrive-t-il que dans le bâtiment ? Certes non, il y est simplement plus visible, plus évident. Transposons à l’architecture d’entreprise. Qui, dans votre entreprise, réalise les plans ? Y a-t-il seulement des plans ? De quoi s’agit-il ? simplement : des représentations de l’entreprise, nécessaires à sa compréhension et à son optimisation. Tout le monde considère, avec raison, que l’entreprise est un objet complexe, sans doute plus complexe qu’une habitation. Elle est traversée de nombreux réseaux, se compose de plusieurs systèmes plus ou moins imbriqués. Elle est le lieu où s’intègrent et s’affrontent  plusieurs rationalités. Comment la gouverner sans la comprendre dans ses détails et dans toutes ses dimensions ? Comment la comprendre sans la représenter ?

Définition

L’architecture d’entreprise, en tant que discipline, vise justement à établir ces représentations et, puisqu’il en faut plusieurs, elle cherche à les relier en un tout cohérent. Pourquoi plusieurs représentations ? Revenons à la métaphore : pour une habitation, les gens de métier ont besoin de plusieurs plans, d’une vue plus imagée pour le client, d’un schéma pour l’électricité, d’un autre pour la plomberie, etc. A chaque métier, sa représentation. Il en va de même pour l’entreprise. Chaque fois que l’on veut tout mettre sur un même dessin, il devient vite inutilisable. Il nous faut séparer la représentation des activités (sous la forme de processus, par exemple), celle de la connaissance des fondamentaux, celle des solutions informatiques et aussi celle de l’infrastructure, pour n’en citer que quelques-unes. Ces représentations nécessitent des expertises différentes, s’adressent à des profils différents et vivent à des rythmes également différents. Distinctes, ces représentations sont aussi reliées, ce qui complique un peu le travail. L’enjeu est la mise en synergie des expertises.

 L’architecture d’entreprise peut se définir comme l’art des représentations de l’entreprise. Elle se range parmi les activités d’étude, au même titre que la conception stratégique, l’organisation (conception organisationnelle) ou l’audit. Ces activités partagent un précepte de bon sens : mieux vaut réfléchir avant d’agir.

Le bon sens, dit-on, est la chose au monde la mieux partagée. Est-ce si sûr ? Nous sommes tellement engloutis dans le flot quotidien des sollicitations que nous n’agissons plus que par réflexe, dans l’urgence, sans penser ou en pensant le moins possible. Le superficiel l’emporte toujours sur l’essentiel. D’autres facteurs expliquent nos limites. Nous les trouvons dénoncés dans l’économie comportementaliste et dans les études sur les limites de la rationalité (voir l’excellent dossier de la toute nouvelle revue Books). L’architecture d’entreprise serait-elle alors un luxe que les conditions actuelles nous interdiraient ? C’est exactement le contraire. C’est par souci d’économie et d’efficacité que nous devons penser la totalité de l’entreprise et de ses systèmes. Oserions-nous construire une maison comme un simple agrégat de pièces ? C’est pourtant ce que nous faisons de l’entreprise, quand nous accumulons les projets, menés en parallèle ou les uns après les autres, sans jamais élaborer la vision d’ensemble.

Compensation des effets du mode projet

Le mode projet domine dans la façon d’organiser les investissements. Il présente de nombreux avantages qu’il n’est pas question de remettre en cause, mais il entraîne des effets qu’il faut dénoncer et chercher à compenser. Le mode projet est le facteur principal dans la construction des “silos”, tant organisationnels qu’informatiques. Un projet, c’est une demande émanant d’un entité particulière, pour un besoin précis, avec un budget et un horizon limités. On peut se livrer à toutes les incantations que l’on veut : “réutilisation”, “capitalisation”, “gouvernance”, “qualité”, “SOA”… rien de tout cela ne peut s’inscrire spontanément dans la logique du projet. Le point de vue du projet est nécessairement local et à courte vue, par construction. Lui imposer des objectifs de portée globale et à long terme ne va vraiment pas de soi. Tant que ce mode de fonctionnement ne sera pas contrebalancé par des activités qui assument la vision globale, nous reconduirons les pratiques actuelles et nous amplifierons leurs effets.

Il en va de ce domaine comme de l’environnement : tout le monde s’accorde à dénoncer la catastrophe imminente – le réchauffement climatique ou l’implosion des systèmes informatiques – mais peu sont prêts à changer radicalement les pratiques.

Le mode projet n’a pas seulement la faveur des informaticiens. Il a été adopté aussi par les acteurs du “métier” et les dirigeants d’entreprise, à juste titre puisqu’il apporte lisibilité, maîtrise de l’action, stimulation… Ainsi, les entreprises lancent aussi des projets, programmes, initiatives… pilotés par les directions “métier”. Ce phénomène conduit à augmenter le cloisonnement des solutions, avec des processus disjoints et des silos fonctionnels. Un autre facteur aggrave alors la situation : les directions “métier” se passent volontiers du point de vue des architectes et préfèrent traiter directement avec les éditeurs de progiciels. Ce phénomène accentue encore le cloisonnement en silos et alourdit le système informatique qui croule sous la redondance et les interfaces bricolées.

La situation devient dramatiquement dangereuse et on atteint, dans bien des cas, les limites de ce qu’une organisation humaine peut maîtriser. Ce n’est pas seulement une affaire de dépenses (taux de maintenance, etc.), c’est surtout une question d’adaptabilité à de nouveaux besoins et d’innovation. Le désordre de nos systèmes atteint de telles proportions qu’il ne peut plus laisser indifférent le dirigeant ou l’actionnaire. Il met en péril l’entreprise.

Comment échapper à cette situation ? Justement en adoptant des pratiques rigoureuses de représentation et de conception, à l’échelle de l’entreprise et pour tous ses aspects. C’est, précisément, le programme de l’architecture d’entreprise… du moins quand les médiocres calculs et les pitoyables aléas ne la ratatinent pas en une activité ornementale.

Méthodes de l’architecture

Ceci étant posé, les vraies questions de métier surgissent. Avons-nous aujourd’hui toutes les réponses ? Les architectes d’entreprise maîtrisent-ils les techniques nécessaires ? Existent-ils, au moins ? Dans un référentiel de pratiques comme TOGAF – pour citer le plus connu -, nous ne trouvons aucune trace des considérations exposées ci-dessus et pas une ligne sur les techniques de représentation. Nous devons aller au-delà, à la recherche d’une véritable méthodologie d’entreprise, capable d’embrasser tous les aspects de notre réalité pour en guider la transformation. C’est l’ambition de la méthode publique Praxeme.

Le propos est ambitieux, le cadre vaste. Cette ampleur de vue peut donner le vertige. On peut en dénoncer l’abstraction. Pourtant, une fois établi le cadre général, la méthodologie se contente de dérouler une suite d’idées fort simples. Prises séparément, elles paraissent des évidences. La difficulté réside dans la multiplicité des compétences nécessaires. Cette difficulté ne concerne que le méthodologue - qui bâtit le cadre – et le décideur – qui lance la transition. Ensuite, la méthodologie assigne à chacun sa place dans la chaîne de transformation, en ajustant les horizons.

Conclusion

L’architecture d’entreprise est non pas un luxe mais une nécessité pour éviter des dépenses inutiles, optimiser les investissements et élaborer une solution optimale pour l’entreprise. Elle pense l’entreprise et ses systèmes comme un tout, à construire progressivement. Ce travail ne peut s’effectuer en étant engloutis dans la tourmente des projets. Il nécessite du recul. N’en concluons pas que l’architecte ne met pas les pieds sur les projets. Au contraire, il faut dénoncer vertement le syndrome de la tour d’ivoire, piège classique dans lequel s’enferment avec délice bien des architectes. A contrario, un architecte qui ne travaille qu’à l’intérieur d’un projet – ce que l’on nomme, parfois, architecte de solution – ne peut plus assumer la vision globale. L’expression “architecte de solution” est, en soi, un paradoxe. Dans le vocabulaire de Praxeme, l’architecte est celui qui s’occupe de la portée globale. Il se spécialise selon l’aspect du Système Entreprise – du métier à l’infrastructure. Celui qui conçoit une solution, à l’échelle d’un projet, nous continuons de l’appeler de ce beau nom de “concepteur”.

Dans les conditions d’exercice de l’architecture d’entreprise, nous devons être très vigilants quant à l’équilibre à trouver entre l’implication de l’architecte dans les projets et sa responsabilité sur la vision. Il nous faut aussi pondérer soigneusement les moyens dont il faut doter cette fonction. Trop faibles, ils condamnent à la figuration ; trop importants, ils se révèlent stériles.

En tout cas :

Faisons de l’architecture… pour ne pas avoir à payer plusieurs fois la maison !

This entry is filed under communication. And tagged with , , , . You can follow any responses to this entry through RSS 2.0. You can leave a response, or trackback from your own site.

1 Response to “Qu’est-ce que l’architecture d’entreprise ? Réponse aux décideurs”


  1. Fabien Villard

    >Le désordre de nos systèmes atteint de telle proportion qu’il ne peut plus
    >laisser indifférent le dirigeant ou l’actionnaire. Il met en péril l’entreprise.

    Il atteint même de telles proportions qu’il ne peut laisser indifférent l’individu et le citoyen : il met en péril notre vie quotidienne.

You must login to post a comment.